Le bon sauvage

(Dessin au crayon : Thomas Bracq)

http://artisanautes.com/patrice-blanc/

Créé par Thomas Bracq de la Perrière, un jeune graveur issu de l’école Boule (https://thomasbrac.com) et sa compagne Clémence, le nouveau site artisanautes.com a pour vocation de réunir en ses pages des artisans d’art exigeants, amoureux de leurs métiers et dont la vocation relève de la mission.

Et j’ai l’honneur d’inaugurer cette galerie de portraits qui j’espère s’étoffera tranquillement mais sûrement , et nous fera découvrir des métiers et des gens rares, inédits, inimaginables même!

Sous le titre « Le bon sauvage », une interview complète, exhaustive, empreinte de saine curiosité et d’enthousiasme, que pouvais-je espérer de mieux pour raconter ce métier qui m’a façonné au fur et à mesure que je façonnais mes guitares?

Merci à Thomas et Clémence.

Le projet :

Qui sont les Artisanautes ?

A la manière des explorateurs, nous hissons les voiles de notre blog et voguons à la découverte de femmes et d’hommes passionnés et inspirants.

Tous différents mais unis par des valeurs communes
Exigeants, ils ont l’amour du travail bien fait, jusque dans les moindres détails.
Curieux et inventifs, ils tirent leur art vers de nouveaux horizons et prouvent que la tradition se marie bien avec l’innovation.
Généreux et humbles, ils ont le goût de partager leur savoir-faire et leur expérience, comme d’apprendre des autres. 

Levez l’ancre avec nous et partons à l’aventure vers ces territoires souvent méconnus ! 

Bon voyage !


Thomas et Clémence

Nouvelle TV Caster quilted (vendue)

Boucles de feu…

Corps: frêne européen

Table: érable pommelé US

Manche: érable moucheté

Touche: ziricote

Repères de touche: mother of pearl (nacre)

Bindings: ivoroid

Micros: boutique Patrice Blanc Signatory Classic

Mécaniques: Gotoh

Chevalet: Gotoh, pontets compensés en laiton

Jack socket: traditionnel tele

Électronique: CTS, Switchcraft, CRL, Orange drop

Prix: 4500 €

Restauration d’une Musima des années 50 (2)

Suite de la restauration d’une Musima Record des années 50.

Mais pour commencer, la suite de l’enquête concernant « Monsieur Musima »:

je vous faisais part au conditionnel dans l’article précédent des informations dont Quentin, le propriétaire de la guitare et commanditaire des travaux , avait commencé à me faire part. Il a continué son enquête et à pu me fournir des informations beaucoup plus précises, je vous les livre telles que reçues:

« Il apparaît que Musima est le nom donné aux guitares réalisées avec les stocks (ainsi que les locaux et l’équipe) du luthier Wenzel Rossmeisl après l’emprisonnement de celui-ci dans les années 50 (en 1953 semble-t-il – période à laquelle hélas le profil des manches auraient été modifiés). Contrairement à ce que je croyais, ce n’est pas lui qui est parti aux USA (et a alors travaillé pour Fender et Rickenbacker) mais son fils Roger. « Roger » est aussi le nom donné à la marque de Wenzel Rossmeisl, qui a repris la production en 1955.
Quoi qu’il en soit, le procédé de table sculptée en trois couches « german carve » provient du fait que Wenzel Rossmeisl ne parvenait pas à se procurer de bois en épaisseur suffisante pour des tables sculptées « classiques ».« 

Cette enquête rejoint mon analyse notamment au niveau des fameuses voûtes en 3 partie, mais surtout je fais le lien avec une guitare vue quelques mois auparavant à l’atelier et sur laquelle j’avais effectué des travaux assez importants:

Guitare Rossmeisl

Cette guitare avait pour nom de modèle « Sir » et était signée Rossmeisl sur la plaque, mais contrairement à notre modèle présent à l’atelier, celle-ci était en plaquée. Cette Rossmeisl aux allures quelque peu psychédélique avant l’heure serait donc une réalisation post période communiste, post- Musima donc.

Mais surtout, j’apprends en suivant les liens que me procure Quentin, que le fils Rossmeisl , Roger, parti travailler aux USA, œuvra pour Fender et fut même le designer de modèles fameux, dont la Telecaster Thinline, les Fender LTD et Montego, Coronado et Wildwood. Il est également l’auteur de bon nombre de designs chez Rickenbaker, dont la basse 4001 rien de moins! Pour ma part, maintenant que je le sais, je trouve évidentes les filiations esthétiques, mais il aura fallu qu’on me les mette sous les yeux! 🙂

Continuons notre travail sur le manche:

Plans de travail sur guitares

Déjà, faire un plan: Comme tous ces travaux techniques, faire le plan permet d’intégrer une dimension et une précision mentale du travail qui nous attend. Il permet de se familiariser avec l’instrument et ses particularités, et dans le cas de notre cocotte, ce ne sont pas les particularités qui manquent, à commencer par le fait qu’elle possède 15 cases hors caisse, ce qui décale le talon de plusieurs centimètres et rallonge la partie « fût » du manche et bien sûr décale aussi la touche. Le plan ci-dessus montre le gabarit habituel que j’utilise sur mes modèles « Continental » et en vert sur un calque, le manche de notre Musima. Je n’ai absolument pas d’autre choix que de recréer un gabarit aux côtes de la Musima sinon le chevalet serait au final décalé de plusieurs centimètres , laissant la trace claire de l’ancien emplacement sur la table.

Une fois le plan tracé, je taille un gabarit dont je pense qu’il ne me servira qu’une fois, mais il me facilitera quand même la tâche de report du dessin sur le bois.

J’ai inséré des placages d’acajou entre les lames d’érable, surtout pour garder l’esprit original, sans non plus tomber dans une profusion d’essences et de pièces comme celles qui composaient l’original.

A suivre…

Restauration d’une Musima Record des années 50

Il y a longtemps que je n’avais pas eu l’occasion d’écrire un article sur une belle restauration.

Cette ancienne guitare est un parfait exemple d’un sujet méritant un tel article, d’une part, parce que c’est une guitare particulièrement rare, esthétiquement étonnante et, directement liée à cette esthétique, d’une conception technique assez inédite.

Son propriétaire décrit son histoire ainsi: en 1950, la toute nouvelle RDA récupère le stock et l’usine d’un fabriquant de guitares parti s’exiler aux États Unis avant l’annexion de cette partie de l’Allemagne par les soviétiques. Le pouvoir subventionne l’usine pour qu’elle continue à produire des instruments de musique dont le prix serait abordable pour les travailleurs. (Cela ne va pas sans rappeler ce qu’il s’est passé à Cuba dont bon nombre d’écoles et de musiciens se voyaient « aidés » par l’état pour devenir professionnels , et beaucoup d’instruments d’alors étaient des instruments « made in CCCP ». )

Le créateur originel de l’usine serait alors devenu luthier chez Rickenbaker, d’où ce petit air de famille que l’on retrouve à travers les voûtes et les gorges (le creux en pourtour de la table) que l’on retrouve sur les Ricken de l’époque dont la combo 600 et 850.

Pour ma part, ce sont plutôt les ouïes qui m’ont interloquées et m’ont fait penser à Gretsch, mais les ouïes Gretsch si ressemblantes datent des années 40.

La troisième chose qui saute aux yeux après la voûte et les ouïes, c’est ce filet acajou qui souligne le contour de la guitare aux 3/4 de la voûte , tant sur la table que sur le fond. Comment a-t-il été incrusté? En observant d’un peu plus près la guitare, et notamment l’intérieur du fond par les ouïes, on se rend compte que ce n’est pas un filet mais une plaque d’acajou prise en sandwich entre deux feuilles d’épicéa pour la table) et d’érable (pour le fond) . On réalise alors que ce n’est pas un simple effet d’esthétique mais plutôt un effet d’économie, les épaisseurs nécessaires à la fabrication des voûtes se trouvant divisées par trois, il devient dès lors plus facile de trouver des planchettes à assembler entre elles plutôt que des quartiers délicats à débiter et demandant des arbres parfaits et adaptés à cet usage particulier dès le départ.

En continuant à faire le tour de cette guitare qui recèle bien des particularités, notre regard se trouve accroché par une drôle de clef dépassant du talon. Une clef en laiton à simple embout carré, qui vient se ficher dans un axe carré dissimulé dans le talon. C’est un réglage de renversement que l’on modifie en tournant de quelques mm vers la droite ou vers la gauche, augmentant ou réduisant l’angle que fait le manche avec la caisse et modifiant ainsi la hauteur des cordes par rapport à la touche. On a déjà vu ce genre de montage sur des guitares tout au long de l’histoire, et notamment sur des guitares de Stauffer, luthier allemand chez qui CF Martin (Premier du nom des guitares Martin actuelles) fut formé dans les années 1800. Je me souviens également avoir vu une guitare baroque (1700 env.) équipée d’une telle clef de réglage au talon. Il est évident que pour garder une telle mobilité de renversement, le manche ne peut être collé à la caisse et que l’assemblage est donc une simple rotule maintenue en place par la tension des cordes. Le système fonctionne encore, mais nous verrons pourquoi nous n’allons pas le conserver.

Après avoir démonté le manche, en dévissant donc simplement et complètement la vis à l’aide de la clef, je peux faire un constat d’importance: le tasseau interne est complètement sain et solidaire de la caisse. Aucun jeu, aucune flexion, tout est rigide et c’est vraiment la bonne nouvelle qui permet d’envisager la suite et sans laquelle je n’aurai pas pu continuer. En effet, j’ai déjà eu à faire à des tasseaux internes décollés, et sur ce genre de guitare, à moins de re-fabriquer une table ou un fond, il est tout simplement impossible d’accéder aux collages du bloc, et re-fabriquer une table ou un fond doublerait le prix de la réparation pour atteindre le prix d’une fabrication en neuf de la réplique de l’instrument, avec bien sûr une élimination de tous ses défauts actuels.

Puisque nous en sommes à parler budget, la restauration / modification de cette guitare est estimée à 3500 Euros TTC, j’avais proposé à mon client un budget plus light en partant sur un manche en acajou avec touche en palissandre, éventuellement en reprenant le système de renversement ajustable. Mais après quelques mois de réflexion, il a préféré opter pour le premier budget (à 3500 Euros donc) mais en repartant sur un manche en sandwich d’érable, avec touche en ébène, afin de respecter le son actuel de la guitare qu’il aime bien, même si d’après moi le réglage plus qu’approximatif et l’étroitesse du manche existant en font une guitare difficile à jouer et donc à faire sonner.

Il peut sembler discutable de consacrer une telle somme à remettre cette guitare en mode « player » pour un budget dépassant la valeur même de la guitare, mais le propriétaire assume ses choix et veut faire de cette guitare une guitare à sa main plutôt qu’un objet digne d’un cabinet de curiosités, et mon travail va devoir dépasser par sa qualité et son bon goût la simple greffe pour donner l’impression que ce nouveau manche est là depuis le début. Je n’ai jamais fait un tel travail sur une telle guitare mais à plusieurs reprises j’ai dû en aborder des équivalents, j’anticipe déjà les écueils auxquels je vais me heurter mais je sais -et je n’ai absolument pas d’autre choix- que j’amènerai ce travail jusqu’à son parfait aboutissement. Il y aura des périodes d’observation, de réflexion, d’imagination, des essais peut-être des traçages de plans, mais le résultat sera mieux que l’original.

Les prochains articles seront donc consacrés à cette restauration qui devrait nous tenir en haleine jusqu’à la fin de l’année.