Restauration d’une Musima Record des années 50

Il y a longtemps que je n’avais pas eu l’occasion d’écrire un article sur une belle restauration.

Cette ancienne guitare est un parfait exemple d’un sujet méritant un tel article, d’une part, parce que c’est une guitare particulièrement rare, esthétiquement étonnante et, directement liée à cette esthétique, d’une conception technique assez inédite.

Son propriétaire décrit son histoire ainsi: en 1950, la toute nouvelle RDA récupère le stock et l’usine d’un fabriquant de guitares parti s’exiler aux États Unis avant l’annexion de cette partie de l’Allemagne par les soviétiques. Le pouvoir subventionne l’usine pour qu’elle continue à produire des instruments de musique dont le prix serait abordable pour les travailleurs. (Cela ne va pas sans rappeler ce qu’il s’est passé à Cuba dont bon nombre d’écoles et de musiciens se voyaient « aidés » par l’état pour devenir professionnels , et beaucoup d’instruments d’alors étaient des instruments « made in CCCP ». )

Le créateur originel de l’usine serait alors devenu luthier chez Rickenbaker, d’où ce petit air de famille que l’on retrouve à travers les voûtes et les gorges (le creux en pourtour de la table) que l’on retrouve sur les Ricken de l’époque dont la combo 600 et 850.

Pour ma part, ce sont plutôt les ouïes qui m’ont interloquées et m’ont fait penser à Gretsch, mais les ouïes Gretsch si ressemblantes datent des années 40.

La troisième chose qui saute aux yeux après la voûte et les ouïes, c’est ce filet acajou qui souligne le contour de la guitare aux 3/4 de la voûte , tant sur la table que sur le fond. Comment a-t-il été incrusté? En observant d’un peu plus près la guitare, et notamment l’intérieur du fond par les ouïes, on se rend compte que ce n’est pas un filet mais une plaque d’acajou prise en sandwich entre deux feuilles d’épicéa pour la table) et d’érable (pour le fond) . On réalise alors que ce n’est pas un simple effet d’esthétique mais plutôt un effet d’économie, les épaisseurs nécessaires à la fabrication des voûtes se trouvant divisées par trois, il devient dès lors plus facile de trouver des planchettes à assembler entre elles plutôt que des quartiers délicats à débiter et demandant des arbres parfaits et adaptés à cet usage particulier dès le départ.

En continuant à faire le tour de cette guitare qui recèle bien des particularités, notre regard se trouve accroché par une drôle de clef dépassant du talon. Une clef en laiton à simple embout carré, qui vient se ficher dans un axe carré dissimulé dans le talon. C’est un réglage de renversement que l’on modifie en tournant de quelques mm vers la droite ou vers la gauche, augmentant ou réduisant l’angle que fait le manche avec la caisse et modifiant ainsi la hauteur des cordes par rapport à la touche. On a déjà vu ce genre de montage sur des guitares tout au long de l’histoire, et notamment sur des guitares de Stauffer, luthier allemand chez qui CF Martin (Premier du nom des guitares Martin actuelles) fut formé dans les années 1800. Je me souviens également avoir vu une guitare baroque (1700 env.) équipée d’une telle clef de réglage au talon. Il est évident que pour garder une telle mobilité de renversement, le manche ne peut être collé à la caisse et que l’assemblage est donc une simple rotule maintenue en place par la tension des cordes. Le système fonctionne encore, mais nous verrons pourquoi nous n’allons pas le conserver.

Après avoir démonté le manche, en dévissant donc simplement et complètement la vis à l’aide de la clef, je peux faire un constat d’importance: le tasseau interne est complètement sain et solidaire de la caisse. Aucun jeu, aucune flexion, tout est rigide et c’est vraiment la bonne nouvelle qui permet d’envisager la suite et sans laquelle je n’aurai pas pu continuer. En effet, j’ai déjà eu à faire à des tasseaux internes décollés, et sur ce genre de guitare, à moins de re-fabriquer une table ou un fond, il est tout simplement impossible d’accéder aux collages du bloc, et re-fabriquer une table ou un fond doublerait le prix de la réparation pour atteindre le prix d’une fabrication en neuf de la réplique de l’instrument, avec bien sûr une élimination de tous ses défauts actuels.

Puisque nous en sommes à parler budget, la restauration / modification de cette guitare est estimée à 3500 Euros TTC, j’avais proposé à mon client un budget plus light en partant sur un manche en acajou avec touche en palissandre, éventuellement en reprenant le système de renversement ajustable. Mais après quelques mois de réflexion, il a préféré opter pour le premier budget (à 3500 Euros donc) mais en repartant sur un manche en sandwich d’érable, avec touche en ébène, afin de respecter le son actuel de la guitare qu’il aime bien, même si d’après moi le réglage plus qu’approximatif et l’étroitesse du manche existant en font une guitare difficile à jouer et donc à faire sonner.

Il peut sembler discutable de consacrer une telle somme à remettre cette guitare en mode « player » pour un budget dépassant la valeur même de la guitare, mais le propriétaire assume ses choix et veut faire de cette guitare une guitare à sa main plutôt qu’un objet digne d’un cabinet de curiosités, et mon travail va devoir dépasser par sa qualité et son bon goût la simple greffe pour donner l’impression que ce nouveau manche est là depuis le début. Je n’ai jamais fait un tel travail sur une telle guitare mais à plusieurs reprises j’ai dû en aborder des équivalents, j’anticipe déjà les écueils auxquels je vais me heurter mais je sais -et je n’ai absolument pas d’autre choix- que j’amènerai ce travail jusqu’à son parfait aboutissement. Il y aura des périodes d’observation, de réflexion, d’imagination, des essais peut-être des traçages de plans, mais le résultat sera mieux que l’original.

Les prochains articles seront donc consacrés à cette restauration qui devrait nous tenir en haleine jusqu’à la fin de l’année.

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The Black Rider 3 (The third)

Troisième du nom, cette Black Rider en reprend les caractéristiques principales, à savoir une caisse de résonance en érables plaqués, une filetterie très élaborée composée de multiples brins noirs/blancs/noirs, disposés tant sur la table, le fond, la tête et la touche que sur toutes les tranches, rendant ce travail particulièrement délicat et chronophage, pour, en contrepartie, souligner et mettre en valeur tous les éléments de l’instrument.

A la différence de ses deux « sister ships » précédentes, celle-ci possède un manche en acajou, en lieu et place de l’érable utilisé jusqu’à présent, et ses micros Signatory sont montés avec des aimants en Alnico 5 sur-dimensionnés tels qu’on les trouvaient sur certains modèles originaux des années 60. Ce faisant on arrive à gonfler les basses tout en leur conservant le twang caractéristique. En les sollicitant par une attaque marquée, on ne crée pas tant du volume qu’une charge de médiums piqués et clairs qui là encore nous transportent dans un univers empreint des grands espaces (musicaux) tels que nous les aimons.

Généralités à propos des demi-caisses: 
Ces guitares typées sont les guitares les plus polyvalentes que l’on peut rencontrer dans la musique d’origine anglo-saxonne. On les retrouve dans absolument tous les styles et les plus grands guitaristes ont composé, joué et tourné avec une ou plusieurs demi-caisses. Depuis les années 50 jusqu’à aujourd’hui, ces guitares ont passé toutes les modes sans jamais quitter les scènes, dans une variété de styles absolument inégalée. 
Leur conception même explique cette omniprésence entre autre parce que le multiplis dont la caisse est composée offre une résistance au larsen nettement supérieur aux tables massives cantonnées dès lors aux jazz soft pour l’essentiel. 
Mais ces guitares sont réalisées selon des méthodes extrêmement peu répandues chez les artisans (Français, Européens, voir mondiaux) car elles nécessitent des techniques, des moules, des équipements et un savoir faire peu commun . Au final, pour acheter une demi caisse, le musicien n’a d’autre choix que de se tourner vers l’industrie, et ces guitares étant particulièrement difficile à customiser, (poser des micros, choisir son manche, ses couleurs, adapter un vibrato avec le bon renversement etc ) il n’existe que peu de possibilité de se faire une demi caisse « à sa main » … et c’est donc ce que nous proposons à l’atelier, en quasi exclusivité mondiale et c’est à Nantes que ça se passe.

Outre la technicité de la fabrication des voûtes, ces guitares présentent des difficultés de fabrication propres et qu’on ne rencontre sur aucun autre type de guitares: les placages de bois sont extrêmement fins -chaque couche fait 6/10 ème de millimètres- cela implique que les ponçages doivent être extrêmement précis et limités, et qu’aucune bosse ou déformation ne peut-être récupérée au ponçage pour redresser les formes sous peine de créer une « perce » et tomber sur la couche inférieure.
Il faut donc tout au long de la construction veiller à ne créer aucune contrainte, aucun écrasement, toutes les pièces doivent s’ajuster avec précision. La filetterie aussi complexe soit-elle ne supportera aucun écart, sa pose doit être précise et elle doit finir par affleurer les pièces de bois en quelques coups de racloir.

Fabriquer ses propres voûtes permet également de contrôler l’élégance et la personnalité de leur galbe, d’y intégrer ou pas le pan coupé selon le style que l’on veut obtenir (pour ma part je ne l’intègre pas dans ma voûte car je trouve cela inélégant et comme ces guitares se revendiquent d’une inspiration « à la Gretsch » je me cale sur leurs choix historiques).
Leur épaisseur et le nombre de couches dont elles sont composées offrent ainsi une riche variété de sonorités. On peut également varier les essences, les finitions, et combiner plusieurs essences dans un même assemblage.


Fabriquée à 100% dans notre atelier de Nantes :
Tous les bois qui composent cette guitare sont issus de notre réserve, stockés depuis des années et rigoureusement secs. 
Malgré notre important stock de bois, nous consacrons chaque année un budget conséquent à l’achat de nouveaux bois qui serviront au cours des années suivantes et rarement avant 5 ans, l’importance de notre stock et la confidentialité de la production nous le permettant. 
Ces précautions ont plusieurs but mais avant tout celui d’offrir des guitares extrêmement stables et insensibles aux variations saisonnières, dont aucun élément ne vient se rétracter ou se déformer dans le temps. Nous n’aimons pas avoir à gérer des SAV, bien sûr si cela devait se produire nous serons là pour assurer toutes les garanties, mais le mieux pour tous, c’est qu’elles n’aient pas besoin de revenir à l’atelier et ces bois parfaitement séchés mettent toutes les chances de notre côté pour éviter cela. 
Je suis tellement sûr de la solidité de mes assemblages que je reproduis sur ce modèle les épaisseurs que l’on trouvait sur les premiers modèles des années 60, plus fines et plus sonores (tant acoustique que branchées) que les actuelles.

Continental Panama Blonde (vendue)

J’essaie depuis toujours de ne pas travailler mes créations comme des modèles mais plutôt comme des entités. Chaque nouvelle guitare reçoit non pas un numéro de série mais un nom. chaque nouvelle guitare fait l’objet d’une réflexion poussée et d’une volonté d’être différente de la précédente, et chaque nouvelle guitare appelle dès sa naissance la suivante.

Ces guitares à caisse de résonance unissent le meilleur des deux mondes -acoustique et électrique- elles me permettent de travailler sur les sonorités des bois et sur celles des micros, elles me permettent de construire des guitares à caisse en utilisant les mêmes ingrédients que les guitares acoustiques (table, fond, éclisses, contre-éclisses, assemblage tenon-mortaise à queue d’aronde, barrages, filets etc) et les mêmes ingrédients que les guitares électriques: micros conçus et bobinés à l’atelier, vibratos, chevalets, capacités , potentiomètres et sélecteurs, multipliant ainsi les champs d’investigations et les possibilités de créer.

Parler d’aboutissement pour cette toute dernière Continental « Panama Blonde » serait terriblement réducteur, mais je dois admettre qu’elle marque encore un cap dans mes recherches et inspire dès à présent une nouvelle pièce déjà sur l’établi.

J’ai réalisé également que 6 mois s’étaient écoulés depuis le dernier article du blog mais si vous désirez avoir des nouvelles plus spontanées et instantanées, je vous invite à vous abonner à ma page facebook (lien en bas de page), vous verrez que je ne n’oublie personne et que l’atelier déborde de vitalité !

Et maintenant… place aux images…



Continental Jazz-Club (vendue)

Havana-burst

La dernière guitare pour cette année 2018 est une nouvelle déclinaison de mon format Continental.
Cette caisse de 16 pouces, de par sa maniabilité, sa légèreté et sa sonorité, a l’avantage de recueillir un écho positif auprès de la plupart des guitaristes plutôt amenés à se confronter à des caisses plus profondes ou plus larges telles qu’on les rencontres habituellement dans les standards industriels.
Bien sûr -et c’est un des avantages à travailler avec un luthier- ces mensurations ne sont pas immuables et peuvent s’adapter aux désirs et besoins de chacun.

Travail à la main.

Pour les caractéristiques techniques, les lecteurs qui suivent le blog savent déjà que mes voûtes plaquées sont entièrement réalisées l’atelier, avec un véritable contrôle des essences, des épaisseurs et du nombre de couches.
Il en va de même pour les éclisses et bien sûr le manche est entièrement taillé à la main dans un seul bloc d’acajou. Certain s’étonnent que nous allions même jusqu’à fabriquer nos propres manches à la main, moi je m’étonne que certains qui se prétendent luthiers ne le fassent pas.

Poids plume

Je tiens particulièrement à ce que ces guitares soient légères et sonores en acoustique, c’est pour moi un gage de qualité. Les vernis qui les recouvrent sont des cellulosiques afin de préserver le son et de leur conférer un vieillissement digne des plus belles guitares américaines, faisant dans le temps la différence fondamentale entre dégradation et patine.

A l’américaine

Pour coller à l’esprit des standards dont elle s’inspire, les bindings blancs ont été recouverts d’un lavis transparent teinté d’une légère couleur whisky, cette finition particulière apporte caractère et classe et souligne à merveille les lignes parfaitement tracées de l’instrument et le dégradé Havana-burst bien particulier dans les codes couleurs de l’atelier.

Pièces montées

Notre Continental Jazz-Club est présentée avec des mécaniques à bain d’huile de la marque Kluson, très douces et précises dont le design fait écho à l’esprit recherché, un cordier trapèze et un chevalet tout ébène qui peut recevoir en lieu et place de sa partie supérieure et sans modification un chevalet de type Tune’O’Matic pour un son plus moderne et polyvalent.
Des pièces standard mais élégantes sauront tenir dans le temps et être ajustées et entretenues (voire remplacées) pour une efficacité optimale au fil des années.

Nouveau micro boutique

Mais cette nouvelle guitare est aussi l’occasion pour moi de présenter un nouveau micro: le premier double bobinage classique de type PAF réalisé à l’atelier, bobiné à la main dans des matériaux de qualité en provenance des USA.
Ce micro a été conçu dans un esprit « artisan » c’est à dire au plus près de l’esprit dans lequel les originaux étaient construits, un par un, à une époque où la mécanisation était minimale et où chaque opérateur faisait son travail et imprégnait de sa patte , involontairement ou non, chaque pièce qu’il produisait.

Signature

Il aura fallu des décennies pour mettre en place tous les éléments tant acoustiques, que techniques, qu’esthétiques qui composent ces guitares.
Mais ces photos qui offrent une image figée d’un instrument fini ne sont que la préfiguration des futurs instruments en gestation et qui ne manqueront pas de voir le jour prochainement. J’essaye de ne jamais faire deux fois la même guitare et de ne pas me copier moi-même. Chaque guitare porte non pas un numéro mais une date écrite à la main et qui indique sa saison de naissance.

Du rêve à la réalité

Je me souviens quand enfant je me crevais les yeux à déchiffrer cette photo des frères Gérôme travaillant à leur établi devant les fenêtres de leur atelier, observant à la loupe les moindres détails de cette photo afin de savoir ce qu’était l’univers d’un luthier.
40 ans après, lorsque je regarde dehors depuis mon établi, je n’ai toujours pas le sentiment du rêve accompli mais toujours de ce qu’il reste à réaliser pour le rendre réel. Et il me semble évident alors que le numérique n’a pas et n’aura jamais sa place dans cette histoire.