Continental Deep-Blues (vendue)

Encore une guitare purement acoustique qui confirme la diversité de notre production dans les guitares de type américaines.

Les Fondamentaux

Que ce soit en électriques ou en acoustiques, ces dernières années ont été marquées par ma volonté de revenir aux fondamentaux de la lutherie américaine et bien sûr toute la culture qui en découle, du bluegrass à la country, du jazz au blues au rock’n’roll et à la musique anglo-saxonne en général dont notre culture française est totalement imprégnée. : c’est ainsi que se succèdent à l’atelier des créations issues de cette culture, guitares folks à cordes acier, arch-top électriques et solid-body, mais alors qu’avant j’avais tendance en m’en extraire pour proposer des interprétations très personnelles et originales (ce que j’assume totalement et qui était totalement en adéquation avec les années 90/2000) , j’ai maintenant tendance à retourner au coeur du sujet et à me focaliser sur ces fondamentaux pour mes les approprier et les magnifier à l’extrême.

Et par « magnifier » je n’entend pas uniquement les décorer ou les agrémenter de fioritures mais surtout d’utiliser des bois d’exception et les travailler de manière exceptionnelle pour en tirer le meilleur, et c’est aussi ce qui distingue la lutherie de l’industrie : En considérant que chaque pièce de bois est unique, que chaque client est unique et que ses besoins sont uniques, je travaille chaque guitare comme une pièce unique, en commençant par travailler ses bois en prenant en compte leurs textures, leurs caractéristiques mécaniques donc acoustiques et esthétiques ; Et là où l’industrie va calibrer ses épaisseurs dans une compilation de moyennes tenant compte de tout plein de critères et besoins communs à la plupart des guitaristes, nous calibrons chaque pièce de bois en fonction des caractéristiques qu’elle présente, l’usage qu’il sera fait de la guitare, des types de cordes utilisées principalement, du style de jeu et des préférences ergonomiques et esthétiques du musicien. Ainsi chaque guitare acoustique possède des épaisseurs qui lui sont propres et qui sont dictées par tous ces critères.

La lutherie telle que je la conçois ne peut donc pas être productive, sa seule capacité est de produire des instruments exceptionnels car c’est sa nature même. Je laisse à d’autres qui sont certainement beaucoup plus nombreux et imbattables sur ce terrain, le soin de faire du moyen et du bas de gamme, et pour ma part je choisis de ne produire que des instruments de niche, poussés à l’extrême et dont une des matière première principale est : LE TEMPS.

Guitariste électrique

Cette guitare jumbo de 16 pouces s’adresse à un fin connaisseur de la guitare américaine et j’ai le plaisir de m’occuper également de son inestimable collection composée essentiellement de Fender Stratocaster depuis quasiment la première époque. Sa connaissance des guitares électriques, l’observation et l’écoute qu’il en a font de lui un client pointu et exigeant, que j’ai la satisfaction de ne jamais décevoir même s’il a fallu quelques calages rapides à nos débuts, le temps de se connaître mutuellement.

Sa demande d’une guitare acoustique était clairement empreinte du fait qu’elle était destinée à un guitariste électrique et que je ne devais pas perdre cela de vue ni d’oreille. Sa préférence pour les manches « à la Fender » et les radius prononcées, les tirant extra-light et une action basse pour un jeu soliste pouvaient sembler à priori incompatibles avec un tel format de guitare, or il n’en est rien, du fait, notamment, de l’emploi de cette table en épicéa d’Europe, Alpes, et Dolomites exactement, qui répond sur tout le registre à la moindre sollicitation, et que le moindre effleurement du médiator met en mouvement, la table alors, tel une membrane amplifiant naturellement la moindre vibration des cordes.

Contrairement aux épicéas américains (le Sitka notamment) qui demandent à être un peu brusqués pour offrir une sonorité punchy et faire apparaître un beau bas médium, nos épicéas d’europe sont plus subtiles, sensibles et possèdent de ce fait également un sustain plus long. Leur point faible sera peut-être de saturer plus vite, ou du moins à s’étioler sous de grosses attaques massive du médiator façon bluegrass là ou le Sitka aurait tendance à se renforcer.

Sustain, équilibre, piqué et précision, moelleux, profondeur, cette guitare offre de réelles qualités musicales comme on a rarement l’occasion d’entendre; Et c’est bien normal vu les conditions dans lesquelles elle a été réalisée. Sa table choisie parmi des centaines, ses barrages observés un à un et parfaitement de quartier au grain serré, son palissandre indien parfaitement de fil, son acajou du Honduras également sur quartier, tout cela contribue -et je sais que je me répète- à faire la différence entre une guitare et une grande guitare.

Ces guitares sont précieuses, elles demandent un soin constant, une vérification quasi permanente des conditions de stockage, de l’hygrométrie et loin d’être une contrainte cela doit être un plaisir, comme on conserve un bon vin ou un bon cigare ou un alcool haut de gamme, pour lui donner de la valeur au fil des ans, pour l’apprécier pour ce qu’il est, un objet rare qui ne décevra jamais car il est conçu pour être esthétiquement (esthétique sonore, ergonomique et visuelle),  en harmonie avec une sensitivité humaine développée.

Quelque réflexions complémentaires:

Bindings celluloïd VS bindings bois, rosace ou sound-port?

J’aime les filetteries en celluloïd car elles sont complètement dans l’esprit des guitares trad américaines, elles font moins « luthier » que les bindings bois , et soulignent mieux les formes, et comme les guitares que je fabrique actuellement sont complètement inspirées des guitares natives, je reste dans cet esprit d’une époque et d’un style. Il m’arrive cependant de céder à la filetterie bois sur des modèles particuliers, lorsque je recherche une esthétique bien ciblée. ex:(https://lutheriepatriceblanc.wordpress.com/2016/12/20/deep-west-jungle-belle/)

Tant qu’à faire, parlons « sound port » , ces ouvertures pratiquées un peu partout sur les guitares acoustiques, particulièrement chez les luthiers et dont j’ai du mal à comprendre l’utilité. Personnellement et c’est pour cela que j’évite,  je suis certain de l’effet négatif qu’ont ces ouvertures sur l’acoustique d’une guitare. J’avais commencé à écrire une longue série d’argumentaires et décris des expériences que j’ai réalisées au sujet des évents acoustiques , au final je me contenterai de dire: les guitares les plus impressionnantes que j’ai pu entendre (je dirais une dizaine sur plusieurs milliers) étaient toutes des guitares traditionnelles.

Après si on parle de guitares amplifiées artificiellement à l’aide de micros, là tous les trous sont permis, mais on ne parle plus alors de guitares acoustiques.

Je dois en toute honnêteté parler ici d’un luthier savoyard, Maurice Rey –https://guitareamarok.wordpress.com que j’ai rencontré il y a quelques années et dont la production très « à part » donnait des résultats prometteurs « malgré » ses choix de rosace déportée. Ceci dit nous sommes loin du son « à l’américaine » que je recherche mais ses guitares avaient une douceur inédite pour moi, un son ample et doux, charmant sans aucun doute et confirmé par le guitariste Pierre Bensusan qui également comme moi n’a pas tout apprécié des finitions choisies, mais tout cela n’était encore que les débuts de Maurice et également des affaires de goûts. Maurice également est un chouette gars, bosseur et modeste, ce qui ne gâche rien.

Electro-acoustique?

j’aurai très prochainement l’occasion de revenir sur le sujet en profondeur car je vais bientôt présenter sur ce blog une nouvelle guitare spécialement conçue pour recevoir un système électro-acoustique.

En attendant c’est non: Vu le soin que j’apporte à chaque élément qui entre en composition dans cette guitare, vu la noblesse des matériaux rigoureusement choisis, vu le constant regard sur les poids, sur les vibrations parasites, sur les volumes d’air, sur les ajustages des sillets, je ne vais certainement pas intégrer dans cette oeuvre des composant électroniques fabriqués à la chaine, en plastiques avec des fils suspendus le long des éclisses, reliant une barrette piezo à une pile 9 Volts logée dans un boitier plastique ou dans une pochette moche et un jack tube en métal (dont on sait d’avance qu’il faudra le changer tous les 3 ans tellement sa conception est inadaptée à l’usage). C’est donc non, et si on me demande de le faire je mettrai tout ma force de conviction pour inciter le client à le faire sur une guitare spécialement dédiée , qui sera réglée aux petits oignons pour cette occasion, qui offrira moins de richesses sonores en acoustique pure , créant moins de fréquences parasites et de larsen une fois branchée, et qui ne risquera pas de se prendre des chocs acoustiques sur scène entourés de basses sur-gonflées, des grosses caisse ravageuses, de retours pleine face, de larsen à gogo et de toute la pression acoustique rencontrée dans ces environnements.

Et si elle est seule sur scène, devant un public qui écoute, assis et respectueux, alors un bon micro à plusieurs centaines (milliers) d’euros dans une console à quelques milliers aura sa place devant la rosace pour faire entendre tout ce que cette guitare à dans le ventre… Et Idem pour les enregistrements, surtout pour les enregistrements!

Après, on peut aussi en tant que guitariste, considérer que le son electro-acoustique dans toute sa splendeur fait partie de son propre choix d’esthétique musicale et enregistrer comme beaucoup le font des albums de guitares branchée sur jack, sur ce point, je respecte les choix artistiques de chacun. Mais là encore je développerai notamment sur le fait qu’une excellente guitare acoustique peut faire une guitare électro-acoustique problématique.

Table: épicéa des Dolomites

Fond et éclisses : Palissandre indien

Barrages: épicéa des Dolomites

Manche: acajou du Honduras

Touche, plaque de tête et chevalet : ébène

Bindings: fibre/érable / ivoroïd

Mécanique : Waverly

Frettes : inox

Truss-rod : double action

Vernis cellulosique

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La Lutherie Patrice Blanc

Quai Wilson

44200 Nantes

02-51-84-28-78

www.patrice-blanc.com

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Continental Cosy Corner (vendue)

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Cette guitare monochromatique m’a été inspirée par les guitares que j’observais dans ma jeunesse sur le seul livre documentaire -une bible- qui existait à l’époque et que j’ai eu la chance de posséder: « Le grand livre de la guitare » de Tom et Mary Evans.

Ce livre fondateur était illustré de centaines de photos de guitares mais toutes en noir et blanc, qui ne me laissaient pas d’autre choix que de faire appel à mon imagination pour les coloriser. De plus certaines d’entre elles devaient mesurer 3 cm de haut et l’impression était si peu précise qu’aucun vernis ne semblait les recouvrir.
De ces observations, notamment au chapitre guitares jazz américaines, j’ai imaginé cette guitare, et je l’ai réalisée presque 40 ans plus tard. Aucune idée pourquoi j’ai attendu aussi longtemps. Peut-être parce que je n’y pensais plus, peut-être parce qu’elle n’était pas finalisée dans mon esprit et peut-être que d’un point de vue technique, je n’avais pas la maturité nécessaire pour arriver à un tel degré de sobriété.
… Comme entre temps j’ai appris pas mal de choses, genre fabriquer mes micros type P90 ou encore les patiner et patiner les pieces détachées d’une manière crédible, il se trouve qu’elle ne pouvait donc pas être prête avant.

Et puis il y a tout le reste, la fabrication des voûtes plaquées, les vernis satinées, la patine des acajous, ces petites incrustations tellement art-déco, le nouveau logo, les autres idées, je pense que plus tôt aurait été trop tôt.

Au final, je réalise que plus c’est simple, plus c’est sobre, plus c’est discret, plus c’est long et difficile à obtenir surtout lorsque cette pseudo-simplicité recèle des trésors de technicité.
Alors voilà donc une nouvelle petite guitare, pas clinquante, pas blingbling qui pourrait s’appeler « Eloge de l’ombre » en référence à un livre de l’écrivain japonais  Tanizaki dans lequel l’auteur défend une esthétique de la pénombre, du secret, de la réserve, du mystère en opposition au clinquant ostentatoire de l’esthétique occidentale.
Je ne l’ai pas équipée de potentiomètres de volume ou de tonalité, elle n’est présentée qu’avec un seul micro, mais nous discuterons avec son futur propriétaire des options possibles et des choix qu’il fera quant à ses équipements et les sonorités qu’il désire obtenir.

A propos de sonorités : je réalise que tout à ma contemplation, j’ai omis de parler de ce point essentiel: Les voûtes de table et de fond de ma fabrication reprennent les épaisseurs des premières guitares de ce genre fabriquées dans les années 60, et notamment celles des premières guitares Gretsch®. Ces guitares avaient toutes une table et un fond très fins et de ce fait produisaient un volume acoustique nettement plus important que les guitares actuelles. L’utilisation de l’acajou, si elle n’est pas commune sur ce genre d’instruments, renforce le côté acoustique de celui-ci et toute personne qui l’essaye est de prime abord surprise par sa puissance acoustique, son sustain et son expressivité. Ces qualités se retrouvent une fois branchée et nul doute qu’un bon guitariste saura trouver ses qualités et les adapter aux besoins de son jeu. D’autres modulations seront possible alors en fonction des choix de micros et des contrôles installés.
Pour rappel, les lettres des modèles « ES » de chez Gibson signifiaient « Electric Spanish » , indiquant par là le mariage sonore de ces séries à une époque ou les micros piezzo électro-acoustiques n’existaient pas.

Mais mieux que des mots, un passage à l’atelier vous donnera une idée plus précise des qualités de cette guitare unique et hors du commun.
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Restauration d’une guitare classique de concert (2ème partie et fin)

Je reprends donc cet article là où il en était resté il y a quelques mois en arrière car le chantier est maintenant fini.
Au passage, je remercie tous les lecteurs qui suivent ce blog et leur demande de bien vouloir m’excuser s’il arrive que celui-ci reste inactif pendant plusieurs semaines consécutives, mais le quotidien de l’atelier, même s’il est fourni, ne nécessite pas systématiquement de faire l’objet de nouveaux articles.

Revenons à notre guitare classique du luthier Antonio Ruiz Lopez sur laquelle j’avais pu commencer à recoller la rosace lourdement déteriorée lors de l’accident. Une fois reconstituée « sur place » c’est à dire sur l’ancienne table en me servant au maximum des fibres environnantes comme autant de guides, (voir la première partie de l’article) j’ai fini par découper et isoler la rosace devenue plus « aisément » manipulable.
Ma nouvelle table de remplacement étant calibrée en épaisseur, j’avais préparé la saignée qui allait recevoir la rosace. Il faut imaginer que cette marquetterie vieille de  50 ans a évolué sur une table qui s’est logiquement déformée au fil des années, de par sa finesse et les tensions qu’elle subit, et je dois la faire pénétrer dans une entaille taillée en un cercle parfait. La fragilité de cette mosaïque de bois n’autorisant aucune manipulation excessive, c’est encore avec beaucoup de patience qu’il a fallu ajuster son incrustation. Et comme à chaque fois que l’on ré-incruste une pièce de bois ou de nacre ayant été déjà incrustée une première fois, la marge de manoeuvre est très fine, car l’affleurement final ne supporte plus aucun écart.
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l’ancienne rosace extraite de l’ancienne table et prête à être incrustée dans la nouvelle table.

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Rosace incrustée et affleurée.

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La bouche est ensuite ouverte.

Une fois ce travail accompli, j’ai fini de barrer la table, en sélectionnant toujours avec précision les épicéas composant le barrage, puis j’ai incrusté cette nouvelle table au centre des filets de bordure que j’avais pris soin de conserver.
Une des difficulté a été de faire ce travail sans aucun écart du fait de la finesse de cette filetterie dont les brins n’excédaient pas les 2/10 de mm en une alternance multiple de brins noirs et blanc. Autant dire que dès qu’un brin était effleuré, il disparaissait!

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La table est incrustée au centre des anciens filets de pourtour. Elle peut enfin être retirée du chantier. 

L’ensemble de la guitare a été décapé, nous avons profité du fait que la table était ôtée pour reprendre toutes les fractures, les réaligner, les renforces, les suturer,  les affleurer, recoller les barrages, nettoyer les anciennes réparations.  Le vernis au tampon -quand il en restait- avait fini par former un voile blanchâtre qui ne faisait pas honneur au palissandre de Rio, un très fin cellulo à parachevé le travail. 
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Les parties manquantes de la rosace ont été prélevées sur les parties cachées par la touche, elle à pu être reconstituée de manière extrêmement discrète.

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La guitare a été entièrement refrettée, elle est comme neuve.

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Enfin prête à repartir pour de nombreuses années de musique!

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… Et pour mémoire, ça c’est le jour où elle est arrivée à l’atelier.

Je remercie Jean-Claude pour sa confiance, sa patience et toute la latitude  qu’il m’a laissé autour de ce projet. Il nous aura fallu à tous une bonne dose d’audace pour nous lancer dans une telle entreprise mais son dernier mail montre qu’on à eu raison d’avoir confiance:

« ….Quelle magnifique réussite !
Ma Guitare est superbe , avec une intense et belle sonorité .
Merci encore á Toi , ton talent et ton imagination ont su vaincre   » l’ Inaccessible  » ……… « 
Merci également à mon ami Jean-Pierre Picard qui m’a dépanné de cette magnifique table en épicéa des dolomites, je n’imaginais pas une seconde lorsque nous avons fait notre approvisionnement en Italie que j’aurai besoin un jour d’une table classique en tout premier choix, concentré surtout sur le fait que j’avais besoin de tables pour mes acoustiques à cordes acier.

Dans le prochain article j’aurai l’occasion de vous faire un petit compte rendu d’une rencontre que j’ai faite avec un luthier aux réalisations étonnantes…
Je vous ferai découvrir également une nouvelle machine qui est récemment entrée à l’atelier et du coup,  un nouveau service que je propose!


Restauration d’une guitare classique de concert

Je présentais le mois dernier le nouveau chantier qui nous attendait à l’atelier. Ce chantier va se prolonger sur plusieurs mois car il s’agit d’un travail alliant créativité, inventivité et technicité avec les mêmes impératifs de précision que requière la fabrication. Mais la réparation des guitares demande aussi du goût et de la délicatesse pour essayer de ne pas trahir l’auteur initial de la guitare, en l’occurence pour ce modèle: Antonio Ruiz Lopez. Ce luthier à oeuvré sur Paris entre la fin des années 50, jusqu’en 1990, date de son décès. Comme je l’écrivais dans l’article précédent, le propriétaire de la guitare, un musicien professionnel, l’avait commandée au luthier directement dans les années 60 et cette guitare l’a donc accompagné toute sa vie.

Vous imaginerez aisément le drame lorsque ce guitariste à retrouvé sa guitare dans un tel état, et je commence à comprendre après avoir pu observer les dégâts à loisir quelles pouvaient en être les causes, ou du moins les facteurs aggravants, mais j’y reviendrai par la suite.

Dans un premier temps, après -comme d’habitude- avoir relevé le plus possible de cotes et d’informations, je me suis lancé dans la fabrication du chantier. Ce terme peut-paraître quelque peu inapproprié pour désigner le support qui va maintenir la guitare en position tout au long des travaux, mais c’est le terme utilisé pour désigner la structure qui sert à maintenir les coques en bois des bateaux durant leur fabrication. Le chantier est donc toute cette structure autour de laquelle vont se dérouler les multiples interventions, avec la possibilité d’en ôter l’instrument puis de le repositionner exactement sans perdre de vue sa forme originelle. Il faut imaginer que je vais devoir démonter la table de cette guitare et que si le reste de la caisse de résonance n’est pas maintenu fermement, celle-ci va se déformer et il ne sera plus possible de retrouver la taille réelle et originelle de la table, le renversement du manche en sera modifié, donc la hauteur du chevalet, du sillet, donc les tensions sur la table, influant la sonorité, l’intégrité de la guitare dans le temps, etc etc…
Mon chantier est donc constitué d’un socle sur lequel j’ai inséré des boulons filetés qui peuvent ainsi recevoir des pas de vis munis d’une tête large en plastique recouvertes de liège permettant un réglage précis de leur hauteur et donc un appui constant du fond de la guitare sur ces supports. Cela autorisera également un réglage d’inclinaison et de plan de table etc… Vient ensuite le cerclage qui maintiendra la bande des éclisses fermement en position, et pour finir, un support de manche qui assure l’alignement du renversement.
Il est important de consacrer le temps qu’il faut et beaucoup de temps si nécessaire à tous ces préparatifs, il rendront le travail bien plus sûr et plus précis et anticipent déjà du résultat final. C’est cette forme de projection dans un futur où la guitare est déjà finie que j’appelle « création » car il s’agit bien d’imaginer un résultat et de se donner tous les moyens -y compris si ces moyens n’existent pas actuellement- d’aboutir au résultat imaginé. Et c’est bien ce côté créatif que me plait également dans la réparation et les réglages de guitares existantes.

patrice-blanc-luthier-reparations-guitares

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La deuxième étape avant de démonter la table a été de reconstituer la rosace tant que je pouvais me guider à l’aide des fibres restantes et de tous les micros guides que celles-ci forment. Je m’y attelle donc en utilisant mes cales de plexiglass transparentes qui me permettent de surveiller le bon alignement des collages alors qu’ils sont sous presse.

patrice-blanc-restaurations-guitares-concert

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Certaines parties de la rosace ont été perdues, mais il y a de fortes chances que je puisse les retrouver dans la partie cachée sous la touche de la guitare que je décollerai par la suite. A ce moment j’effectuerai un prélèvement et une petite greffe de ces parties manquantes , et je n’aurai qu’à combler les parties prélevées sous la touche avec une filetterie quelconque, sachant qu’elle ne réapparaîtront plus jamais.

Restauration Télécaster 1978

La réparation ou la restauration ne sont pas qu’une histoire de technique et de technicien, j’ai même tendance à considérer que le goût est assez primordial pour la réussite d’un travail, et une photocopieuse n’est d’aucune utilité pour acquérir ce goût.
Savoir comment étaient fabriqués les instruments, quels types de vernis étaient utilisés, combien de spires les micros comptaient est une chose et se trouve facilement sur internet; mais acquérir un juste dosage, un feeling, savoir se transposer dans une époque, comment et dans quelles conditions travaillaient les ouvriers, faire appel à son imagination, avoir une vision globale, utiliser les bon produits, les bonnes techniques, ne pas en faire trop et garder en tête que vous êtes censés faire un travail vieux de 35 années s’acquière plutôt discrètement sur le terrain que sur les forums.

Cette guitare a été achetée dans un sale état: plus de micro Bridge, et des autocollants sur le corps qui ont altéré le vernis, impossible de les ôter sans faire venir la teinte avec, ce que le nouveau propriétaire n’a pas pu s’empêcher de faire et c’est tant mieux car je n’aurais moi même pas osé, mais maintenant que le mal est fait et que les autocollants sont partis, il ne me reste plus qu’à tenter l’opération de la dernière chance et essayer de redonner un coup de crédibilité à cette belle Télécaster.
Je commence par fabriquer un micro Bridge, avec aimants américains en alnico 5 bien bright et agressif comme cela caractérise les Télécaster de cette époque, aidée en cela par le corps en Frêne (plutôt batte de baseball que swamp) et le manche maple. Je ne vais pas détailler mes petits secrets de fabrication et les petits détails que j’ajoute lorsque je bobine un micro, mais je suis bien convaincu que ce sont ces petits détails qui jouent un grand rôle dans « l’esprit d’époque » qui caractérisent ces micros. La finition et la protection du bobinage se fait par un cordon noir caractéristique des années CBS.
Ensuite, vient cette fameuse retouche de corps, là je ne vais faire aucun commentaire et vous laisser juger du résultat.
Voilà, mission accomplie en ce qui me concerne, deux heures plus tard, le propriétaire de la guitare m’envoie ce petit mail:

« Salut Patrice,
Je viens de tester la bête, c’est trooooop bon !!!
On verra si la microphonie s’atténue un poil avec la wax, mais elle est juste parfaite, je te suis très sincèrement reconnaissant.
Elle sonne « télécaster » à mort ! Ma reissue 52 a des soucis à se faire !

Bon week-end et mercibravochampiondumonde encore »

Avant:

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Après:

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