Deux basses nous arrivent de Paris, après avoir vécu quelques aventures dans divers ateliers. Leur propriétaire est Noel Assolo, bassiste depuis toujours des Rita Mitsouko et depuis plus récemment de Catherine Ringer seule qui reprend la route et la tournée des scènes.

On se connait depuis pas mal d’années avec Noel, il a longtemps joué sur une de mes basses « Série B »  que ce soit avec les Rita Mitsouko ou pour des sessions de studio avec divers musiciens tant de la scène variété que de la scène Rap.

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Noel Assolo et sa Serie B de 1998

Quand il m’a fait apporter ces deux basses, j’ai mis un sacré moment à comprendre que j’étais en face de deux cas d’école et que je n’allais pas m’en tirer en me contentant de dire « c’est pas possible »,  d’autant que Noel m’a dit on ne peut plus clairement que j’étais LE SEUL  à pouvoir régler des problèmes de ce genre et que c’est pour cette raison que ces deux basses se retrouvaient dans mon atelier. Je ne sais pas d’où il tient ça, mais une telle marque de confiance m’interdisait d’office de ne pas trouver de solution à ces deux cas d’école et comme en plus c’est flatteur, je ne vais pas bouder mon plaisir.

Etat des lieux:

-La Jazz-Bass a été défrettée, les entailles de frettes ont été rebouchée avec du celluloïd  noir  sur tranche et le tout recouvert d’un épais vernis polyester. Bon quelque part ça a été plutôt bien fait, par un vrai pro je pense, (j’ai appris par Noel entre-temps que ça avait été fait chez Jaccobacci à Paris, donc oui, par un pro!) mais le problème c’est que ça a été tellement bien fait qu’il est maintenant impossible de revenir en arrière pour la repasser en basse frettée,  impossible d’ôter les filets pour refretter, impossible de passer une scie dans les anciennes entailles à cause du vernis, de la matière de remplissage trop dure, et des bindings extérieurs qu’on n’a pas le droit de couper. Rien que ça .

..

Elle est restée DES MOIS dans un coin en attendant que j’ai une idée… Et en attendant que Noel m’annonce la dead line du départ en tournée.

Le problème c’est que je ne voulais pas faire sauter les bindings extérieurs car d’une part ça fait plein d’éclats de bois et sur un manche maple on ne voit que ça même réparé, et puis il est IMPOSSIBLE de nettoyer l’ancienne colle afin de remettre tout ça au propre et au carré avant de poser de nouveaux filets (les anciens sont irrécupérables car ils se rétractent dès qu’ils sont déposés, puis ils se cassent et se déforment, bref j’aurais dû repartir à zéro et finir par un rendu trop moche.)

au final, j’ai décidé que je couperai les bindings exterieurs à mi-hauteur, juste pour pouvoir passer la scie qui dégagera l’entaille qui recevra à nouveau des frettes. le 1/2 binding manquant supérieur sera plus facile à ressouder en faisant fondre avec les produits chimiques adaptés les deux parties de plastique à faire jointer mais dès maintenant je sais qu’il y aura une ligne de démarcation et deux teintes différentes car j’ai beau collectionner les divers plastiques autant que je collectionne les pièces de bois il sera impossible de retomber sur la même teinte.

Par contre pour que la jointure soit parfaite, il faut que le découpe soit parfaite, c’est pour cela que j’ai pris beaucoup de temps à penser à un montage me permettant de poser en toute stabilité une fraiseuse (F) dont le guide s’appuiera sur la partie inférieure du binding parfaitement verticale (G1) (alors que si j’avais ôté complètement le binding , mon guide aurait dû trouver appui sur la partie fuyante de l’arrondi du manche qui -de plus- évolue dans son profil entre la première et la dernière case)  (G2)… La stabilité de la machine étant  grandement compromise à cause du radius de la touche (R), il m’a fallu également trouver une solution pour pouvoir la poser sur une surface stable et bien perpendiculaire au binding. (A & A’)

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Sur cette photo, on voit bien le vernis épais et les repères d’origine bouchés avec du plastique noir, ainsi que les bindings encore intacts.


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Les bindings sont maintenant entaillés. On voit que leur hauteur varie tout au long du manche, c’est aussi une des raison qui justifie de mon choix. Les dots ont sauté, c’était prévu.

 

 

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On voit ici le nouveau 1/2 binding recollé et la légère différence de teinte, et ce qu’il reste d’un des dots de touche. 

 

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Comme les dots sont en pouces et non pas en millimètres, on ne peut pas en trouver des « tout fait » à la bonne taille. Il faut donc les préparer un à un au bon diamètre et les incruster à nouveau dans le binding.
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Voilà la photo qui triche le moins: les dots sont incrustés et on voit bien la délimitation du nouveau 1/2 binding soudé sur le premier. Moi ça me va. 

Bon, je me doutais bien qu’il faudrait au final accepter la jointure de ces deux bindings, car il me semblait impossible que ce soit invisible… mais  comme me disait un jour un luthier avant de mourir:  » c’est bien aussi de laisser des indices d’une belle réparation »
au final, avec une teinte ambrée chifonnée pour donner une patine ancienne je pense que la réparation est juste ce qu’il faut visible et discrète a la fois. Mais qu’est ce que j’aime ce métier qui consiste à inventer en permanence jour et nuit , relever ces challenge en ayant le plaisir de rendre service à quelqu’un qui y tient!
Basse n°2 : La Précision:
là encore y’a du lourd: manche creux, truss rod serré à fond , début de gonflement et de fente du bout de touche vers la 18 eme case, du coup les cordes sont hautes et elles frisent en fin de touche… Un indice: les cordes de LA et RE ont tendance à hauteur égale à friser plus que les MI et SOL, ce qui me fait penser qu’il y a un gonflement au centre , sur la fin de la touche, et donc qu’on peut suspecter le boulon de truss-rod de faire gonfler le bois à cet endroit précis à force de serrages successifs et désespérés.

Il n’y a pas d’autre solution que de dégager le palissandre sous la première case afin de tomber sur l’ancrage du truss rod et bloquer au mieux celui çi pour qu’il arrête d’avancer au fur et à mesure qu’on serre le boulon…. Mais ça fait mal au ventre d’attaquer une touche qui est quand même assez belle, et surtout lorsqu’on voit les résultats finaux chopés sur le web … Je me decide à le faire et puis de toutes façons il n’y a pas le choix autrement la basse est morte. A la différence de ce que je vois sur le web, je choisis de faire une saignée qui va du sillet à la première frette, ainsi je ne coupe pas la fibre dans le sens transversal car il est impossible de masquer et je ne fais que deux coupes au lieu de 4, et dans le sens de le veine, ce qui rend le travail on ne peut plus discret.

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On voit sur le manche de gauche qui n’a plus sa touche ou se situe l’ancrage du truss-rod. Je suppose donc qu’il est au même endroit sous la touche du manche de droite.


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Et bim, le voilà!

Ah oui , Noël n’est pas très chaud pour refaire une touche completement car il adore le son exceptionnel de cette basse et qu’il à peur que ça le change si on change toute la touche. Bon, on ouvre on verra bien après. Rapidement je constate que l’ancrage est assez bon mais qu’en repoussant le truss rod j’arrive à gagner quelques mm de filetage à l’arrivée coté boulon. Maintenant que j’ai pu gagner ces précieux mm et que je sais que ça tient bien de ce côté. Hervé qui m’assiste sur ce travail se charge de trouver un palissandre ressemblant en teinte et en veinage, puis il ajuste la découpe et la pièce. On fait le collage avec un peu de colle teintée qu’on laisse sécher toute la nuit. Le lendemain  j’affleure le tout et on découvre un boulot quasi-invisible une fois les cordes montées pour qui ne sait pas que nous avons fait une telle découpe dans la touche.

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