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Là c’est du lourd, du très lourd! Au programme: Neck reset, (démontage du manche), fabrication d’un nouveau chevalet dit « à pyramide », refrettage avec les mêmes frettes en barres qu’à l’origine…

Le neck-reset est l’opération qui consiste à démonter un manche de guitare acoustique à l’aide de vapeur sous pression de façon à retailler son talon et modifier l’angle qu’il forme avec la table. Cet angle est déterminant pour la jouabilité de la guitare, sa justesse mais également la sonorité puisque de sa réalisation va dépendre la hauteur du chevalet et de son sillet, donc la tension qui va être appliquée par les cordes à la table. Cette tension aura d’autres conséquences dans le temps et si elle est mal calculée, elle pourra finir par déformer la table jusqu’à un point de non-retour.

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Avant d’attaquer les travaux, je relève un maximum d’informations telles que les mouvements de la table et du manche, la torsion du chevalet avec et sans tension des cordes et tous les à-côtés qui remplissent mes archives personnelles

Ayant bien observé la guitare avant de me lancer dans les travaux, j’ai remarqué plusieurs détails et indices révélant son passé et les opérations qu’elle à subies précédemment, son propriétaire m’ayant également informé du fait qu’un ébéniste était intervenu dessus pour y poser un truss rod en fibre de carbone je me suis grandement méfié et Aïe!… Le boulot -nécessaire voire bienvenu- semble avoir été fait assez proprement, toutefois le renversement n’a pas été respecté, ce qui est compréhensible dans le cas d’un travail fait par un non-professionnel de la guitare, la touche est alignée avec le manche, mais le refrettage n’est pas beau du tout, des frettes qui bougent et se soulèvent, des traces profondes sur la touche… Le refrettage est une opération vraiment délicate, mais un refrettage avec ces frettes-là est un calvaire, et toujours effectué par un non-professionnel il est évident que cela ne peut fonctionner.

En passant un miroir par la rosace, je vois des traces de colle vinylique sous la table au niveau de la touche… Indices qui montrent que:
-1: la colle utilisée n’est pas du tout adaptée et annonce de grosses galère au décollage
-2: la table a été fendue en plusieurs points lors du démontage précédent de la touche, et la lame ayant servi à démonter est passée à travers la table. les bords de la touche ne sont pas nets, ainsi que ceux du chevalet, plusieurs démontages mal réalisés ont laissé des séquelles, mais ça je ne pourrai rien y faire sans affiner la table ce qui est hors de question.
-3: la table n’a pas été protégée lorsque la touche a été chauffée pour être démontée, le vernis de table de part et d’autre de la touche à souffert. Ce vernis n’est pas d’origine et a été appliqué avant tous ces travaux, peut-être lors de l’intervention précédente de la pose d’une contre-plaque de chevalet.

Les autres traces d’interventions qui ne me concernent pas sur ce coup-là sont la contre-plaque du chevalet, sous la table, qui est en palissandre indien au lieu d’être en érable, et c’est un modèle élargi par rapport à l’original, mais vu le ventre que fait la table derrière le chevalet même si c’est au détriment du son, on peut considérer que c’était une mesure nécessaire. Le travail a été bien fait par contre.

…Ça va être sportif, mais bon, il faut bien qu’il y en ait un qui s’y colle sinon la guitare restera injouée, ce qui serait dommage.

J’ai décidé de vous épargner les photos les plus dures afin d’épargner les âmes sensibles, et j’ai bien eu du mal comme je l’avais prévu, mon prédécesseur ayant verrouillé tous les accès par « mesure de sécurité » (?) un peu comme si votre mécanicien soudait un à un les boulons de votre voiture pour être sûr qu’ils ne bougeront plus !

Décoller le chevalet, fabriquer le nouveau après s’être assuré que l’ancien était bien celui d’origine et pouvait servir de référence à copier, faire suivre au nouveau le cintre de la table afin de ne pas la contraindre, lui donner une patine et une usure proche de l’ancien, ça c’est un travail pointu mais courant et plaisant.

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Le chevalet, plusieurs fois réparé ne supporte plus ni le sillet, ni les chevilles

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L’ancien chevalet décollé et le bloc d’ébène dans lequel sera reproduit le chevalet

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Sculpture du chevalet, remarquez le système de fixation par aspiration (tube rouge) qui permet de travailler sur un chevalet complètement dégagé sans avoir à le serrer.

Puis vint: Le decollage du manche à la vapeur, travail du talon et ajustage du renversement, de l’alignement, (aucune marge de manoeuvre possible je ne veux pas refaire les trous des chevilles sur la table, il faut donc aligner le manche par rapport à ces axes pré-définis), fabrication d’une sous-touche pour que celle ci ne plonge pas depuis la 12ème case vers la rosace, quelques retouches de vernis, recollage du manche, planification de la touche et enfin refrettage! Et là, merci le travail:

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Décollage du manche à l’aide de vapeur sous pression

Commande de frettes en barres aux USA, profil historique, découpe des frettes une à une au plus proche des bords de la touche, dégotter une scie de la bonne taille, insertion de ces espèces de poutres, et arrasement de tout ce qui dépasse c’est-à-dire 3 bons millimètres à se taper à la lime. Ensuite, il faut arrondir une à une chaque frette a l’aide d’une lime particulière et finir par les 5 polissages successifs habituels!

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Frettes à l’ancienne, prions pour que la mode du vintage n’incite pas les clients à nous demander ce genre de frettes sur leurs guitares !

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les frettes brutes de pose

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Les frettes posées, profilées et polies

Recollage du chevalet, fabrication du sillet de tête, pose des cordes, ajustage des hauteurs et dernier appel au client pour lui dire que cette fois ci c’est bien fini!

On a retrouvé une hauteur raisonnable (2,25mm à la 12 au lieu des 3,25 du départ), un chevalet intègre, à la bonne hauteur ainsi que son sillet dépassant de 2mm ni plus ni moins, une justesse parfaite, des frettes solides et bien alignées, le son tel que s’en souvenait Patrick qui possède cette guitare depuis les années 70… Et un sentiment de mission accomplie pour moi. Ouf!

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Voilà c’est fini

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