La gueule du bois (suite)

Je viens de parcourir 3000 km en une semaine dans un fourgon pas tout jeune pour rapporter quelques feuilles d’épicéa, futures tables de guitares. Cela peut sembler incompréhensible, mais lorsque que l’on connaît tous les paramètres qui font qu’une guitare est une guitare d’exception, alors un tel voyage se justifie.

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(achat d’une grume d’épicéa des Alpes)

Il faut imaginer que la table est le « moteur » de votre guitare, que la sonorité vient à 80% de la table, de sa croissance, de sa coupe, de son séchage, de son calibrage, de sa voûte, de ses barrages, (eux même sélectionnés rigoureusement) de son accordage, de son assemblage, de son vernissage. Un tel voyage est donc complètement justifié pour qui n’a comme seul objectif de ne fabriquer que le meilleur possible. Les critères de choix étant personnels et uniques en fonction de notre expérience propre, il est IMPOSSIBLE de confier le choix de tables 5 étoiles à une tierce personne et donc de se les faire expédier.

Mon ami le luthier Jean-Pierre Picard ayant déjà fait plusieurs fois le trajet jusqu’en Italie, il m’a proposé que nous allions ensemble faire un tour afin de rapporter quelques unes de ces précieuses et belles tables en épicéa d’Europe que nous envient le monde entier.
Belle occasion également de découvrir son atelier qu’il a installé dans la ville de Sallanches après avoir quitté mon atelier grenoblois dans lequel il travaillait depuis plusieurs années. Également l’occasion de voir pour la première fois le Mont Blanc (la famille quoi!) et l’Italie de laquelle je suis moi même composé de moitié. 🙂

Nous voilà donc partis au petit matin afin de dérouler plusieurs centaines de km qui nous séparent de la fameuse réserve de bois dont Jean-Pierre m’avait mainte fois vanté les qualités. Au passage l’occasion de bavarder du métier, de nos inventions, du matériel et des nouveautés, des anecdotes, autant vous dire que le trajet ne nous a pas paru bien long et qu’on a bien rigolé!

J’ai souvent eu l’occasion de visiter des parcs à bois, j’ai, à plusieurs reprises, acheté des grumes entières pour les faire débiter à mes côtes et selon mes besoins, c’est un travail! Il faut du temps, du matériel de manutention, une scierie, des lieux de séchage, des lieux de stockage et tout cela est à ajouter au prix d’achat des troncs d’arbres. Passer par des revendeurs de bois pré-débités n’est pas la solution la plus économique mais elle à l’avantage de permettre de se constituer un stock de bois variés en veinages , en résistance et en densités afin d’offrir un panel de sonorités et de finitions plus larges. Pour finir, même si les bois de tables et de barrages sont exactement de la même espèce, ils sont diamétralement opposés en ce qui concerne leur critères de choix et -en ce qui concerne les miens- ne peuvent être obtenus dans le même arbre.

L’épicéa des alpes est un bois commun, l’épicéa des alpes qualité lutherie est un bois rare, et celui exactement que je recherche particulièrement est donc le graal ! D’une manière générale, ce bois doit avoir poussé en altitude, entre 1000 et 1500 m, il a dans les 250 ans et il est droit de fil, il n’a pas connu de sécheresse violente et durant plusieurs années, et il n’a pas subi d’éclaircie radicale dans son environnement immédiat, ce qui aurait eu pour conséquence de lui créer des lignes de croissance d’un seul coup très larges et donc de donner une table irrégulière.

Ensuite, l’arbre doit avoir été coupé impérativement en hiver, au moment où il est le plus vide de sève, puis une fois coupé, il doit avoir été stocké soit au froid, et débité rapidement, soit arrosé en permanence. Une fois débité, les feuilles numérotées doivent être litelées et stockées en séchage lent, sans soleil, avec une ventilation légère, puis régulièrement retournées… Rien que ça…

Nos amis italiens, forts de leurs traditions ancestrales en matière de lutherie du quatuor et par extension des mandolines et des guitares, se chargent donc de tout le travail en amont et offrent ces beaux bois séchés, rangés par années, par essences, et c’est ainsi que nous avons passé quelques heures à soulever et observer planchette après planchette, des centaines de tables de guitares en cherchant les plus belles, les plus maillées, les plus unies, les plus fermes et nerveuses, et celles qui correspondent à nos goût uniques et particuliers.

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Un choix impressionnant: des érables, des épicéas, mais également des bois exotiques… A luthier’s dream! …

Bilan, 3000 km depuis Nantes, un voyage long, agréable et fatiguant, pour rapporter de quoi faire les meilleurs guitares possible. A ce niveau là, ce n’est plus du marketing, c’est de la foi. Vous comprendrez maintenant pourquoi lorsque je fabrique une guitare il y a un prix induit inévitable, car ce prix tient compte du fait que le « moyen » le « passable » le « pas mal » et « l’à peu près » ne sont plus possible dans mon atelier en imaginant qu’ils aient pu l’être un jour.

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En ébénisterie, on dit qu’il faut un an de séchage par centimètre d’épaisseur, cette table a 11 années pour 5mm d’épaisseur!…

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Ma première bille d’épicéa

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(archives de mon époque grenobloise)

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Egalement designer…

Une des facettes de mon activité la moins connue de mes clients du quotidien consiste à fournir à des sociétés des dessins et modèles de guitares destinés à être produits à grande échelle dans les pays dotés d’industries performantes.

Au long de ma carrière, j’ai montré que je suis toujours très attentif à l’aspect visuel qu’offrent mes instruments, me distinguant par des productions qui arrivent à être originales sans être extravagantes, calculées, élégantes, racées, sobres, s’inscrivant dans l’histoire de la guitare sans pour autant copier les anciens (mais bien conscient de leur apport en terme historique) m’attirant les faveurs de musiciens dotés de goûts sûrs, d’amateurs de beaux objets mais également de fabriquants interessés pas mes designs existants. Plus récemment et plus concrètement, mes capacités à répondre à des cahiers des charges précis à l’extrême, m’ont valu être approché par une société dont les objectifs étaient clairement en rapport avec mon expérience et mes compétences.

Pour avoir fabriqué pendant plusieurs années des modèles en série et en pièces uniques et fabriquer encore des modèles en master-builder, tant guitares acoustiques américaines, qu’ électriques, basses, arch-top plaquée et massives, micros, électroniques, pièces, j’ai fait un tour complet des techniques, matériaux, essences de bois, acastillage, vernis et techniques utilisés pour chaque type de guitares. En y ajoutant mon expérience d’entretien, de réparations et de grosses restaurations, j’ai également suivi les évolutions de l’industrie depuis 30 ans, sans compter mon intérêt pour l’instrument depuis mon plus jeune âge…

Ce métier de designer est très prenant et particulièrement interessant car il né et se développe dans une dimension purement intellectuelle et abstraite, oeuvre de l’esprit qui apparaît un jour sous forme de guitares construites par les mains de personnes tierces que je ne rencontre pas.

Le mot design vient de « signe » dans le sens de « trace, marque » (et oui: Marque!) et à donné le mot dessin, Le design n’est pas QUE du dessin et le design n’est pas un art, c’est une discipline complète qui intègre dans des sous-discipline une partie artistique. Mais là où l’art est une démarche spirituelle, émotionnelle, le design est un secteur de l’industrie qui suit un produit depuis sa conception jusqu’à sa commercialisation, c’est un dessin qui doit tenir compte d’une multitude de paramètres et cahier des charges, tels que l’attrait esthétique, l’intégration de repères visuels propres à la marque commanditaire (logos, couleur, forme pré-existante etc…) la mise en oeuvre en série en tenant compte des coûts de production, de l’outil de production disponible ou à créer, des matériaux et des essences de bois disponibles et utilisés, de l’emballage (lui même designé par des studios de designs spécialisés) du transport, de la présentation. Par exemple, on ne crée pas une guitare qui ne pourra pas entrer, de par sa forme, dans un étui standard, ou alors si c’est le cas, on créera l’étui également, avec tous les frais induis par ce choix, (qui nécessite lui aussi une étude de design, esthétique, mecanique, technique etc etc…) et l’étude de marché préalablement réalisée.

La pensée caricatural donne au designer un image de snob qui travaille pour des snobs. Ça c’est le design de galerie, mais ce design démonstratif est aussi un design de recherche qui ouvre des portes sur des tendances, des idées, un peu comme la haute-couture qui présente des collections absolument impossibles à porter par l’Homme de la rue, mais qui annoncent les tendances à venir de par son côté novateur en terme de formes, matériaux , lignes, originalité, audace, inventivité, autant vous dire qu’un designer peut rarement s’auto-proclamer comme tel tant qu’il n’est pas copié ou demandé…

Les moyens colossaux que requière l’industrie pour produire en masse justifient les moyens que doit se donner le designer pour éviter toute erreur qui deviendrait dramatique à l’échelle industrielle. Une petite erreur reproduite en milliers ou millions d’exemplaires peut avoir des conséquences énormes à un niveau international en terme d’emplois, de capitaux, d’image et de pertes financières. On a eu à plusieurs reprises, des exemples de designs qui n’ont pas connu l’adhésion du public au point de faire cesser la production de modèles (dans l’automobile par exemple) ou dont l’usage révélait à terme des inconvénients majeurs (sonores, fonctionnels, ergonomiques) tels, qu’il fallait mettre au point, en dernier recours, des solutions de dépannages d’urgence -avec tous les surcoûts engendrés- dans le processus industriel.

Créer un design n’est pas se contenter de donner une photocopie à son client; c’est commencer par lui proposer des croquis, plusieurs et différents, pour qu’il choisisse en équipe avec le mot final du PDG, puis une fois son choix réalisé, finaliser le croquis en plans, réaliser les gabarits, (la forme dans un bloc de medium) les matrices (la forme finale dans les matériaux finaux), et dans le cas d’un instrument complet et fini et bien un instrument complet et fini!
S’ensuivent les signatures de contrats, les protections dont se dotent les sociétés contre la contrefaçon et qui m’amènent à signer moi-même ces contrats avec des cabinets d’avocats New-Yorkais par exemple.

Pour finir vous comprendrez que je ne peux illustrer cet article sans passer par des procédures normales et nécessaires en ce qui concerne la confidentialité, l’éthique, les engagements, les responsablilités, je laisserai donc par la suite le soin à mes commanditaires de dévoiler (ou pas) notre collaboration! Personnellement, même si je suis assez fier de la mission acomplie, même si dans ce travail je m’engage à 200%, j’estime que c’est un travail qui se distingue de ma production personnelle et qui peut également suivre son cours sans qu’y soit associé mon nom!